Moi, Pie, à un certain moment, (je vous
rappelle que nous, les pigeons, n'avons pas la notion du temps), j’ai ressenti le besoin de
partir. Ce n’était pas le fait de mes parents qui ne m’ont jamais fait
comprendre que je devrais quitter la verrière familiale (contrairement aux
autres pigeons qui incitent leur progéniture à quitter leur nid dès qu’ils
peuvent se débrouiller). J’étais heureux avec eux. Une vie paisible sans
heurt.
Je crois que ça a commencé pendant
que je scrutais, à travers les panneaux de la verrière de la station Corvisart,
et le ciel et les arbres qui se trouvaient aux alentours. Le vent s’était
engouffré dans notre coursive grillagée ; il avait amené des drôles d’effluves
de ce que j’ai appris à reconnaître plus tard comme l’odeur de branches
mouillées. J’étais un peu perturbé. "Mine de rien, tu es toujours dans la lune" avait
remarqué un jour ma mère. Cette fois-ci, elle m’avait dit : « Tu es
vraiment dans la lune aujourd’hui. » Je suis sûr qu’au fond elle savait que je ne
tarderais pas à m’en aller. Ses yeux étaient particulièrement brillants ce soir-là
comme au bord des larmes (je réfute l’idée
que les pigeons ne pleurent pas). Mon père a seulement roucoulé gravement. Le
lendemain, j’ai pris la première rame de
métro qui arrivait à la station et je me suis envolé pour la première fois hors
de chez nous. Je n’avais aucune idée où cela me mènerait. Je ne soupçonnais pas
encore les aventures qui m’attendaient. Un humain peut être en quête de quelque
chose ; je l’étais tout autant.
Peinture de Janet Africa publiée avec l'autorisation de Mme Guillaumaud-Pujol.
« On peut juger du degré de civilisation d’une société
en entrant dans ses prisons. » Cette épigraphe extraite des Souvenirs de la maison des morts de
Dostoïevski et placée en tête d’un des chapitres du livre En direct du couloir de la mort de Mumia Abu-Jamal n’a cessé de me
hanter après sa lecture.
Ce dernier, journaliste, surnommé « voix des sans voix »,
y rend compte de la situation des prisonniers au cœur même de l’enfer du
couloir de la mort. Il y est, en effet, détenu suite à une condamnation à mort en
1982 pour le meurtre d’un policier blanc à Philadelphie qui fut commuée, en
2001, en prison à perpétuité, crime pour lequel il a toujours clamé son
innocence. J’ai fait la connaissance de l’histoire de cet homme dont le
principal combat serait de « penser, écrire, agir en toute liberté dans
ce monde », selon ses propres termes, grâce à Mme Claude Guillaumaud-Pujol
dont la biographie Mumia Abu-Jamal, un
homme dans le couloir de la mort retrace le parcours d’une manière
remarquable. Tout aussi marquant est son essai intitulé Prisons de femmes, Janine, Janet & Debbie, une histoire américaine.
L'auteur y dresse un tableau terrifiant de la situation pénitentiaire aux
États-Unis: en 2010, ce pays représentait 5% de la population mondiale, mais
25% de la population carcérale rappelle l'introduction. Le livre nous apprend
ensuite que le pourcentage de femmes noires en prison peut atteindre 10% dans
les prisons d'état. Janine, Janet et Debbie dont l'auteur évoque l'histoire
sont emblématiques de l'iniquité pouvant frapper cette partie de la population
américaine. Faisant partie du mouvement utopiste afro-américain Move fondé par
John Africa, qui dénonce les travers de la société de consommation et
revendique l'égalité pour tous, elles sont arrêtées pour avoir participé au
meurtre d'un policier blanc et condamnées en 1978 de trente à cent ans de
prison pour un crime qu'elles ont toujours nié avoir commis. Leur demande de libération conditionnelle a été rejetée cette année et elles devront attendre deux ans pour un nouvel examen de leur requête.
Mme Guillaumaud-Pujol, universitaire spécialiste des États-Unis,
réussit à donner à ces froides statistiques une incarnation humaine à travers
le récit des vies de ces quatre prisonniers américains auxquels elle a consacré
ses études et pour la libération desquels elle continue de militer au sein du
Collectif Libérons Mumia Abu-Jamal. Ses livres sont de véritables plaidoyers
pour une réforme des systèmes judiciaire et carcéral aux États-Unis.
Janet, Janine, Debbie, Claude Guillaumaud-Pujol, des amis et des membres du Collectif.
J'entame une série estivale sur un personnage qui avait fait son apparition dans ma vie il y a trois ans à l'occasion d'un scénario de micro-métrage que j'avais rédigé pour un atelier cinéma. Voici ce qu'il a à vous dire.
Le jour se lève. Une brume légère recouvre tous les bâtiments. Seuls émergent
les bulbes meringués du Sacré-Cœur, l’Arc de Triomphe qui rayonne comme un
astre et les arabesques bleues du Centre Pompidou. Ce panorama se déploie
devant moi du toit de mon immeuble de l’avenue Georges Bernanos. J’aime
toujours commencer ma journée en observant ma ville, Paris. J’y suis né, j’y
vis, j’y mourrais. Enfin, j’espère que la dernière hypothèse ne se réalisera
que dans un futur le plus lointain possible. Il faut dire que je suis encore
jeune, enfin je crois bien, parce que je ne connais pas mon âge. Mais j’ai
encore mes parents ce qui tendrait à prouver que je ne suis pas si vieux que ça
non plus. Quand je descendrai dans la rue tout à l’heure, je demanderai
peut-être aux autres quel âge ils me donnent. Si ça se passe comme d’habitude,
je pense qu’ils n’auront pas le temps de m’écouter. Le plus souvent, ils sont
trop occupés à picorer ou à se précipiter sur de la nourriture dès que l’un d’eux
en a trouvé. Je devrais peut-être poser directement la question à mes parents
qui nichent dans la verrière de la station de métro Corvisart. Ils y habitent
depuis très longtemps. Mais je ne sais pas exactement depuis quand ; on
n’a pas vraiment la notion du temps dans la famille.
Il faut juste qu’ils ne soient pas partis rejoindre leurs amis qui
nichent sur le rebord d’un des immeubles en face de la prison de la santé ;
ils y vont une fois par semaine. Un passant, pas trop pressé, en levant la
tête, pourrait voir une rangée de pigeons gris et noir, hirsutes, serrés les
uns contre les autres. Ils se racontent sans doute des histoires de leur pays
natal. Parce que je suis né à Paris mais mes parents sont nés ailleurs. Ils ont
longtemps voyagé avant d’arriver ici, traversé une mer, erré à travers quelques
villes et, dans l’une d’elles, se sont rencontrés pour ne plus se quitter. Ils n’ont
pas une très bonne mémoire des noms de lieux. Ils ne leur reste le plus souvent
que des souvenirs physiques : leurs ailes endolories, leurs gosiers
asséchés, leurs cous meurtris par la grêle, à la fin du vol le plus long de
leur vie. Leurs plumes frissonnent et leurs becs s’entrechoquent encore
lorsqu’ils m’en parlent. Je peux leur parler à mes parents. Je veux dire je
peux vraiment leur parler. Je peux leur parler comme vous, et par vous,
j’entends les humains. Mes parents m’ont dit qu’ils avaient appris ce langage chez
une vieille dame qui les avait recueillis. Mais ils m’ont avoué que cela leur
avait causé, mine de rien, bien des soucis. Ils me l’ont quand même enseigné
parce qu’ils pensaient que cela pourrait peut-être me servir plus tard mais
j’avais intérêt à ne pas trop l’ébruiter auprès de mes congénères qui
pourraient en être jaloux. Je crois qu’ils avaient eux-mêmes trop
soufferts de cette connaissance. Enfin, surtout ma mère qui avait soif
d’éducation ; mon père s’en servait surtout pour obtenir de la nourriture
de la part des humains. Il réussissait à nous ramener une variété de mets
incroyable. Pas qu’une sorte de pain, des biscuits, des biscottes mais aussi des
pâtisseries. C’est là que je me suis rendu compte de mes préférences
alimentaires. Les gâteaux. Des miettes d’éclair, de mille-feuille, de tarte aux
poires ou aux pommes, de baba, de pain d’épices, de moelleux au chocolat. J’étais
ce que les humains appellent un bec sucré. Mes parents m’ont appelé Pie parce
que, selon eux, prononcé en français, c’est un diminutif de pigeon et, pour
ceux qui connaissent l’anglais, ça désigne un gâteau ou une tourte.
"Sometimes I am asked if I know " the response to Auschwitz"; I answer that only do I not know it, but that I don't even know if a tragedy of this magnitude has a response. What I do know is that there is "response" in responsability. When we speak of this era of evil and darkness, so close and yet so distant, " responsability" is the key word. The witness has forced himself to testify. For the youth of today, for the children who will be born tomorrow. He does not want his past to become their future. " Elie Wiesel.
RIP.
J'ai rencontré La nuit il y a quatre ans à Dachau près de Munich où j'effectuais un voyage. Laissant derrière moi la somptueuse intranquillité de la ville bavaroise, j'ai pris un train de banlieue pour Dachau. Au sortir de la gare, des panneaux pointent le lieu. Une navette est prévue. Nous embarquons comme des touristes pour un lieu d'attraction. Comme si nous entrions dans une propriété grandiose, d'énormes grilles sont ouvertes et nous marchons sur du petit gravier blanc. Après le premier tournant, un commencement de rails. Le soleil brille et l'air est si doux. Surgit alors en fer forgé l'inscription ARBEIT MACHT FREI. Derrière, une rangée de baraquements, une énorme étendue se déploie encadrée par des allées avec toujours ce gravier blanc, tout au bout un bâtiment imposant où les prisonniers transitaient. A sa droite, passé un petit pont, d'autres édifices de petite taille occupés par les fours. Mon esprit n'arrive pas à appréhender la matérialité de ce que je vois, ces instruments, et l'utilisation qui en a été faite. Et le ciel toujours éclatant surplombe l'incompréhensible, l'innommable, la banalité du mal.
Mon envie de ce soir de lapider, enrager, tonner, injurier, je te laisse t'envoler.
D'une pierre blanche plutôt je voudrais marquer le souvenir:
De ceux qui vous écoutent sans bailler.
De ceux qui savent être drôles sans ironie ni rire aux dépens de.
De ceux qui ne se plaignent jamais malgré les cercles des enfers traversés.
De ceux qui font des actes héroïques quotidiens parce qu'il fallait juste le faire.
De ceux qui prouvent leur tolérance.
De ceux pour qui l'autre n'est jamais lointain.
De ceux qui ont une passion et vous en parlent éblouis.
De ceux qui ont des paradis non artificiels.
De ceux qui lisent pour vivre.
De ceux qui réussissent à voir la poutre dans leur œil.
A tous ceux-là une pierre blanche pour bâtir un monument d'admiration.
Episode 3 de la série Réceptions transartistiques.
Avec Les derniers jours du disco, roman de Whit Stillman, j'ai eu affaire à un cas inédit: une œuvre littéraire transposant l'univers du film éponyme du même auteur. Il est en général beaucoup question d'adaptations de livres par le cinéma mais que se passe t-il lorsqu'un récit se présente comme la transposition d'un film?
Ce phénomène étrange a en réalité un nom qui est la " novélisation" et à laquelle se réfère explicitement le narrateur principal du roman Jimmy Steinway. Mais cette fiction littéraire n'est pas une simple traduction de l'œuvre cinématographique. Elle intègre, en effet, l'existence de cette dernière dans un dispositif de mise en abyme que je rencontrais pour la première fois. Jimmy Steinway, publicitaire de son état et un des personnages du film, raconte les évènements qui sont au cœur de celui-ci en tant qu'écrivain frustré auquel on a commandé cette novélisation. Cette configuration narrative amène ce protagoniste, à la fois, à dérouler l'intrigue qui a fait l'objet du film et à commenter régulièrement le fait que cette histoire a déjà fait l'objet de l'œuvre cinématographique. Voici ce qu'il dit lui-même à ce propos:
" Alors pourquoi transposer dans un roman un scénario de film, reconnu pour sa pertinence? Je dirai...pour l'amour de l'art. De l'expression libre. Pour saisir un pan de notre vie, de notre culture, et l'enrichir. Pour traduire, décoder les épisodes que nous avons vécus et, sinon pour se les approprier, du moins pour en préserver la mémoire écrite."
Il s'agit du portrait d'un groupe qui fait émerger celui d'une génération, celle des yuppies, ces young urban professionals qui ont vu leurs vies d'adulte coïncider avec l'avènement du disco dans les boîtes de nuit. Charlotte et Alice, jeunes assistantes éditoriales dans une maison d'édition, Dez, le gérant du Club où tous veulent avoir leurs entrées, Josh, le procureur débutant et Tom, l'avocat d'affaires idéaliste, font partie de cet ensemble new-yorkais qui trébuche, s'interroge et s'aime. Il y a beaucoup d'humour dans cette peinture mais aucune ironie, juste la sincérité et la distanciation qu'implique un retour vers une époque à jamais révolue.
Je termine mon épisode en vous laissant visionner un extrait du film que l'on retrouve in extenso dans le livre et qui nous fait voir autrement le dessin animé La belle et le clochard.
Voici l'extrait traduit en français provenant du roman:
- A l'université je me souviens avoir vu des couples avec des bébés qui braillaient, je trouvais ça horrible, se remémorait-elle. Dernièrement, j'ai passé beaucoup de temps avec ma nièce et mon neveu. Et samedi j'ai emmené la petite, qui a sept ans, voir le film de Disney, La belle et le clochard. Elle a adoré, elle était tellement mignonne.
Elle me jeta un coup d'œil.
- Finalement, l'idée d'avoir des enfants ne me déplaît pas du tout, conclut-elle.
Sans rien dire, j'avalai une grande gorgée de whisky.
- Je déteste ce film, dit Alice d'un ton neutre.
- Quoi? s'exclama Charlotte.
- C'est d'une niaiserie... et en plus c'est déprimant.
- Ce film ravissant avec ces chiens si mignons...
Charlotte, incrédule, balaya l'assistance du regard pour chercher du renfort.
- ... tu trouves ça déprimant?
- Oui, ça a un côté déprimant, et cela ne concerne pas vraiment les chiens, intervint Josh, défendant le point de vue d'Alice depuis la partie opposée du box. A part quelques ouaf-ouaf superficiels au début, les chiens représentent tous des types humains différents, d'où le problème. Belle, qui est évidemment l'héroïne, est une épagneule blonde et vaporeuse qui n'a absolument rien dans la tête. Jolie, certes, mais pour être honnête, totalement insipide. (...)
Clochard, l'objet du désir, continua t-il, est un poseur obséquieux de la pire espèce, un horrible récidiviste qui ne pense qu'à tirer un coup avec tout ce qu'il trouve...
Episode 2 de ma série relative aux réceptions transartistiques autour de l’exposition Fantastique ! L’estampe visionnaire : De Goya à Redon qui s’est tenue au Petit Palais du 1ier octobre 2015 au 17 janvier 2016.
Je parle à nouveau de caractère transartistique car cette exposition nous donne à voir les correspondances qui ont pu exister entre des œuvres graphiques et des œuvres littéraires emblématiques du fantastique au XIXe siècle. Pour reprendre les termes de Roger Caillois qui a beaucoup écrit sur la fantastique, ce qui relierait ces deux domaines artistiques serait « tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, s'éloigne de la reproduction photographique du réel, c'est-à-dire toute fantaisie, toute stylisation et, il va de soi, l'imaginaire dans son ensemble ».
Dans les estampes présentées, l’imagination des artistes se déploie bien devant nos yeux ébaubis nous présentant édifices, paysages, scènes et créatures, constituant autant de ruptures d’un ordre établi, mais elles ont souvent une source textuelle : qu’elle soit classique comme l’inspiration biblique dans Le bon samaritain de Rodolphe Bresdin ou contemporaine de la production de l’artiste comme dans les œuvres d’Odilon Redon qui s’inspirent de celles d’Edgar Allan Poe ou de Baudelaire.
Le Bon samaritain, Rodolphe Bresdin
Dans un mouvement inverse, la série des estampes Carceri ( Prisons ) de Giovanni Battista Piranesi féconde l’imaginaire sous opium des écrivains anglais Coleridge et Thomas De Quincey.
Le Pont-levis des Carceri de Piranesi
Plus généralement, le romantisme, qui a impulsé le fantastique, contrant l’ordre rationnel classique, fournit des sujets d'estampes tels la ballade du poète allemand Gottfried August Bürger Léonore pour le peintre Louis Boulanger.
Léonore, Louis Boulanger
Cette exposition réussit à nous montrer que la correspondance des arts prônée par Théophile Gautier fut bel et bien réalisée durant cet âge d'or.